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Par Phillippe Leuckx
Dossiers – Littérature Française de Belgique

Un grand poète va à l’essentiel :

l’amour, la connaissance de soi et des autres. Et s’il partage d’autres passions, celle de peindre par exemple, celle de lire – qui va de soi – celle de voyager, ces diverses nourritures engagent sa poésie sur la voie d’un incomparable travail autour de la langue.

De ses premiers poèmes, nés il y a plus de cinquante ans, jusqu’aux ultimes donnés à lire grâce au recueil Avril sou roche, la démarche poétique d’André Romus a été de creuser l’obscur en lui pour sauver ce que la poésie est peut-être seule à préserver :

« l’homme intérieur enfoui en nous et qui demande à se manifester en paroles et en actes », comme il le rappelait en conclusion de l’étude « Psychanalyse et poésie » ( La Revue générale n° 4 d’avril 1989).

Le poète, en effet, est un lecteur hors pair de la poésie, bien sûr. Ses critiques, ses découvertes, surtout au Journal des poètes, révèlent un goût pour les poèmes authentiques, pour un langage personnel et ouvert aux autres, pour la poésie créative, essentielle.

Treize recueils, deux essais, de nombreux articles, l’intérêt récent et marqué pour les expressions picturales et graphiques (acryliques, encres, fusains…) : il est peut-être temps de faire le point sur une œuvre qui se déploie dans divers domaines de la création.

Une voix souveraine s’y fait jour, scandant avec assurance le monde qui bout en lui :

lave ou bave
une lettre suffit
à nommer les loups et les feux

une voix d’oracle, sensible, et qui profère l’orage, la blessure, la passion, le désir, la nudité.

Par Phillippe Leuckx
Dossiers – Littérature Française de Belgique

Texte et analyse

Nous nous aimons tandis que d’autres meurent, et tandis que nous dormions la neige est tombée sur nos poignets, les échelles, le jardin de nicotine, les rails des convois, les hautes verrières de gel où patientent encore les oiseaux migrateurs.

Mais les prophètes annoncent l’approche des débâcles, la renaissance du soleil aux vendanges des lèvres.

* * *

Tous les thèmes parcourent ce bref poème : l’amour, la mort, les éléments, le corps, les saison, le gel, la renaissance, les oiseaux…

Les vocables qui les suggèrent, par leur coordination, esquissent un espace intime où le lecteur, à loisir, peut se perdre ou se repérer.

Il est à remarquer que ces mots appartiennent à des univers de sens assez différents puisque aux termes concrets se mêlent des images ou des mots plus abstraits ou éloignés sémantiquement (nicotine – verrières).

Ce texte, extrait du dernier recueil « Avril sous roche », écrit en 2000, est un poème en prose, en deux mouvements très construits. Une première et longue phrase, constituée de deux principales et de deux temporelles coordonnées. Une deuxième phrase plus brève. Ces deux strophes s’articulent grâce à une opposition marquée, l’incipit du deuxième mouvement.

Poème d’amour où la force du nous au présent de l’indicatif contrebalance le thème de la mort et annonce déjà la renaissance.

La chaleur de l’amour, du sommeil, s’oppose à la tombée de la neige qui rassemble, dans une vision panique, l’ensemble des êtres et des choses : les amants, les oiseaux, les décors de rails, d’échelles et de verrières.

L’œil du poète est d’un regard rassembleur : à la générosité du nous répond l’entente neigeuse de l’environnement.

Le poème propose une grande variété d’images : à l’opposition déjà mentionnée s’ajoutent les métonymies (poignets, lèvres), les énumérations, les métaphores du brouillard, des traces dans la neige, des stalactites.

Si le premier mouvement du poème joue sur des images d’hiver, lentes et très composées, le deuxième mouvement propose celles d’un printemps en crue et de renaissance sur fond de mort.

Les derniers mots du texte concluent sur la force d’expression du poème : il n’y aura de renaissance que par la parole.

Ce bref poème révèle les grands thèmes d’André Romus : l’amour bien sûr, la profération bénéfique de la parole, par l’entremise ici des prophètes, la poésie comme printemps, réveil, le sens de la nature, la solidarité avec les autres, amants ou défunts, la sensualité (lèvres, poignets).

Ce poème en boucle (amour – lèvres) symbolise la densité de l’amour, l’intimité de l’espace, intérieur, extérieur, jouant sur les éléments, les saisons, les décors pour que le lecteur participe à cette vision du monde.

La beauté et l’originalité des images, la conviction des sentiments exprimés avec pudeur mais sans l’ombre d’une hésitation, la scansion sans faille de ce poème libre, le grand air suggéré par l’ensemble, les thèmes de renaissance et de moisson assurent aux texte d’être, au-delà de ce poème de circonstance, décanté et distancié, une invite à mieux percevoir les autres, leurs sentiments et leurs correspondances dans un monde où la neige peut isoler et la parole révéler.

* * *

Synthèse

Un classique qui s’ignore

Que l’on ne se méprenne pas : un poète, sensible à la beauté perdue, honorant, par ses livres, la mémoire des femmes aimées, leur beauté, la sensualité des corps, souhaitant, par-dessus tout, répondre au naufrage par une morale de reconstruction, par une lucidité ascendante, hautement spirituelle, est sans doute un poète classique. Ce qu’il signifie aujourd’hui dans un lyrisme incisif, net, selon un rythme sans faille, sera là demain avec le même profit.

Romus donc, classique qui s’ignore, en dépit d’une langue rien moins qu’étrangère à première vue à ce classicisme : pas de rimes, peu de recours aux formes fixées par la tradition… Et pourtant, le ton, et pourtant, le style, brillant, altier, tenant de l’oracle, de la profération. Sans oublier la distance que le poète pose entre ce qui l’émeut et la réception par le lecteur de ces émois : aucun pathos, aucun sentimentalisme. Au vrai, de la littérature au sens noble du terme.

Le son d’une voix

De Demeure de l’été à Avril sous roche, André Romus décline une vois ferme, souverainement elliptique qui lui permet de jouer de toutes les nuances. L’authenticité lui dicte cette fermeté de la parole sans faux semblant pour dire, énoncer, dominer, étonner, décrire.

Un lyrisme mesuré, bridé par le désir de faire coïncider au mieux le rythme du poème et la force du message, traverse tous les textes. Le voici donc à même de traiter la matière poétique avec une aisance confondante, avec la maestria du poète qui sait maîtriser son outil mais n’en abuse pas.

Des images, des univers

Un style se reconnaît à certains traits. Le poème, à certaines images. André Romus affectionne les ellipses, les métaphores, les répétitions anaphoriques, les tournures aphoristiques, les tournures infinitives. Des leitmotive parcourent l’œuvre : la femme, la lampe, la parole, l’oracle, la saison. Ils révèlent une vision tout à la fois intime et extérieure du monde.

L’expert en sensualité prélève odeurs, attentes, lumières, fièvres ; le poète aiguisé à l’art de tout voir appelle le jour, décrit plaisirs et désirs ; le styliste, par éclats, descriptions et notations cinglantes de netteté, suggère l’été, les persiennes closes, l’hiver et ses embâcles, l’ « amour solaire ».

Mais toujours cette poésie invite au partage : le jeu incessant sur les prénoms le prouve à suffisance. Chaque poème a ses destinataires. Chaque texte s’ouvre au-delà de ses mots à la lumière de la lecture.

Une œuvre

a. Poésie pour témoigner de soi

André Romus, qu’il évoque le silence, la souffrance ou parle d’amour,
chaque fois veut porter témoignage d’une expérience des tréfonds.
Il veut que l’écrit soit à l’aune du vécu et du senti. Que de pages de
Demeure de l’été, de Bourreaux, couteaux, d’ Avril sous roche
restituent cette volonté de signer noir sur blanc les fruits de
l’expérience. Il lui faut alors parler, écouter les silences, consigner
les inquiétudes, élever une morale défensive. « O pense pense encore /à
tout ce que la vie a déposé en toi / en couches alternées d’angoisse et de clarté ».

b. Poésie pour témoigner d’elle

Les poèmes, dit-on, sont les territoires de l’amour. André Romus
célèbre la femme, le temps de l’amour, le lit des amours, la joie des
corps. Et si l’usure du temps, la maladie, l’absence creusent l’âme,
il reste à la parole pour investir ce champ de la douleur :
« Déchiffre chaque mot de mon être et lis-moi / Envahis mon livre
de ton sang / … Aveugle-moi d’amour ». Beaucoup de poèmes récents
disent la part positive que la passion sème dans l’inconnu des passages
de la vie : « L’amour est un voyage : aux périls conjugués ».

c. Poésie pour témoigner de l’écriture

Voilà une œuvre d’une haute tenue littéraire aux multiples qualités.
Voilà des poèmes apparemment transparents et que de nombreuses
lectures n’éventent pas. Voilà des textes aux images d’authentique
nudité. Romus en styliste averti et vigilant ne trousse pas ses poèmes
à la hâte, ses poèmes sentent l’attention, la souplesse, la lenteur d’un
travail qui vise à effacer les traces mêmes de l’artisanat.

L’écriture ne souffre ainsi d’aucune scorie, d’aucune perte d’intensité.
Elle s’offre au lecteur, garante d’une expérience et d’une morale de la
fête des sens et d’un partage.

Style et variété

Des poèmes classiques des débuts aux derniers écrits, Romus a parcouru tous les styles. Il a abouti aujourd’hui au poème en prose très concerté mais ne renie pas les poèmes en vers.

Au vrai, notre poète est à l’aise partout comme il l’est thématiquement
pour dire l’amour ou la violence – (que d’agressive écriture dans Bourreaux, couteaux ). Il est arrivé sans doute à un point de perfection où s’allient fond et forme, dans une aisance stylistique qui nous transmet au mieux ses matières poétiques. A plus de septante ans, Romus, par la beauté de ses poèmes, le nombre et la qualité de ses volumes, compte parmi nos meilleurs représentants en poésie aux côtés de Verhesen, Lambiotte, Vanderschrick, Cliff, Lambersy, Namur, Izoard.

Phlippe LEUCKX


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