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Par Claude Bommertz

www.servicedulivre.be/fiches/r/romus.htm

Quel est donc le charme de cette voix si proche de nous que nous croyons la saisir alors qu’elle échappe en fait à notre entendement ? Elle paraît si limpide, mais le scintillement de sa part d’ombre dans les reflets de ses ondulations confond. Pour qu’elle puisse se déployer, le silence doit d’abord recouvrer ses droits sur nos esprits envahis par le mugissement incessant de la vanité et de la bêtise. Et le souffle de cette voix si intimement bienfaisante, qui module la quintessence des moments électifs d’une vie, à dès lors le pouvoir, lorsqu’elle surgit, ample et franche des bouches d’ombre des ruines de notre civilisation, de faire chanceler et de transporter. Stèles de cendres, composé d’un recueil inédit (1997) et d’un choix de poèmes plus anciens rédigés entre 1949 et 1996, se révèle en effet comme l’expérience spirituelle d’un être qui, à l’instar des héros légendaires, chante, suite à la mort de l’aimée, sa descente aux Enfers, cette singulière expérience humaine des gouffres de l’inconscient.

Nul gémissement, nul apitoiement, nulle trace d’une lâcheté quelconque ne vient interrompre un souffle poétique qui enchante et éveille en nous le désir d’accompagner le poète au pays où les ombres nous interpellent pour y prendre la mesure de notre propre souffle.

Nul besoin, toutefois, de chercher dans ce dernier recueil de Romus les motifs épiques des textes anciens ni, à l’autre extrême, le raz de marée des visions verbo-auditives de la voix automatique.
C’est par le biais du quotidien que Stèles de cendres, avec des mots simples, à l’opposé des effets recherchés par l’éloquence, évoque le voyage chez les morts. Avec un pied sur les rives de la vie et un autre sur celles de la mort, le poète oscille d’un rivage à l’autre, saisi par le mouvement attractif et répulsif qu’engendrent ces deux mondes. Il explore ainsi ces moments particuliers et souvent rares de la vie où, selon quel ordre secret, nous sentons soudain qu’il se passe quelque chose de bouleversant, où tous les éléments d’un événement angoissant ou euphorique contribuent à nous mettre en phase avec la nature, à créer cette émotion qui nous permet d’éprouver à nouveau le frémissement du tout est possible.

Le fil d’Ariane qui guide le poète est l’amour, celui, principalement, porté à son épouse. Par le décès de cette dernière – « désormais je ne te chercherai plus / nulle part / et je ne te trouverai plus / ailleurs que / partout » -, cette passion est comme intériorisée en un élan du cœur dépassant son objet fondu en toute chose. C’est de la libération d’une énergie émotionnelle qu’il s’agit ici, énergie fondée sur l’érotisme et la violence de l’arrachement et apte à briser les chaînes inhibitrices pour permettre au poète de rejoindre les hautes rêveries de sa jeunesse reposant sur les qualités morales de « la liberté, l’amour, la solitude ».

A la mélancolie discrète et à la résignation avisée répond une passion franche et une violence libératrice : ces mouvements de l’âme qui animent les poèmes se résolvent, à la fin du recueil, par la synergie entre le poète et la nature : »La nuit transpercera le cri / L’orage habitera le souffle / Tous masques arrachés / tu mettras le feu à mon livre / Nous aimerons ».

Le silence du poète qui suivit la publication des deux recueils de jeunesse, Les promesses du jour (1951) et Voix dans le labyrinthe (1954) - recueils encore tout imprégnés des grands modèles de la littérature classique ), est éloquent : une trentaine d’années. Ce n’est qu’après la disparition de son épouse, en 1986, qu’est publié un troisième recueil Demeure de l’été (poèmes de 1983)1988), où Romus (re)trouve instinctivement sa voix. Les promesses du jour – l’écoute de la voix d’Ophélie et les convulsions irrépressibles du désir d’aimer et de mourir – se réalisent ; dans le labyrinthe, sa voix se manifeste quand le miroir, qui jusqu’ici n’avait renvoyé que sa propre image, se brise, le mettant en face de ses multiples moi. A partir de cette époque, les œuvres se suivront régulièrement et se lisent comme autant d’étapes du cheminement spirituel de Romus, qui se trouve projeté par la mort de l’aimée dans le tourbillon de la vie intérieure. Bourreaux, couteaux (poèmes de 1991 ) 1992) est le recueil de la révolte ; dans le long poème

Le Temps à peine (mars 1994), l’auteur évoque l’instant de la coïncidence émouvante saisie comme expérience intime de la durée subjective ; le recueil Encre(s) (octobre – novembre 1994) relève de l’épreuve de la violence inhérente à toute gestation ) l’acte convulsif d’écrire et d’aimer pour naître à soi dans toute son irréductible différence, le propos dans L’aube, l’aubier (septembre 1994à allie le thème métaphorique de la naissance du jour et de l’aubier, ce nouveau bois tendre en devenir d’être bois dur, à des considérations sur la condition humaine ; avec Si les dieux meurent… (août – octobre 1995), Romus médite sur l’approche de sa propre fin ; dans le recueil Huile des lampes (écrit du 4 au 8 février 1996) le poète se métamorphose en combustible pour toute flamme qui éclaire la nuit ; enfin, avec le recueil inédit Stèles de cendres (juin-septembre 1997), titre repris pour la présente publication, il atteint ce degré supérieur de conscience, celui où le haut est comme le bas, le bas comme le haut, où l’éphémère et l’éternel s’échangent, où le passé, le présent et le futur s’appréhendent en même temps.

Romus possède une grâce naturelle à maintenant l’esprit en état de veille pour enregistrer ces souffles qui nous hantent, ces mots que lui dit la « Bouche d’ombre et d’appels parmi les lauriers roses »,. Il s’agit là d’une fidélité hors du commun à ces événements intimes si vite effarouchés par la moindre distraction : « non pas / dire le jour / non pas même peut-être célébrer l’aurore / mais obéir / à la dictée des premiers mots vers la clarté /dire cela / - rien que cela - / Mais le dire ». Le chant de Romus nous donne à voir, non les spectacles apocalyptiques de la fureur, ni l’illumination d’un trait d’esprit, mais la vie de tous les jours animée par la noblesse d’une âme blessée et aimante. Romus n’est pas possédé par le poème, celui-ci lui rend simplement visite ;
L’effort de composition n’est pas ici prédominant, ni l’abandon total au délire des Furies. Romus, effacé, ouvre ses portes au poème, le laisse entrer, quelqu’il soit, et lui offre l’hospitalité en assumant tous les risques – faites comme chez vous (en étant chez moi) mais n’y détruisez rien. Tout être, tout objet devient ainsi par du poète, et vice versa, en un spectacle étrange, mesuré, qui se déroule parmi quelques paysages familiers, des statues et mausolées romains, des lits d’amour, des lieux perdus.

Et l’on ne s’étonnera pas de la difficulté, par exemple, à déterminer, qui dans sa quête, le poète tutoie. On dirait d’ailleurs que cette pudeur à nommer relève d’une prudence instinctive face à ces apparitions qui, comme dans les rêves, ont souvent de multiples identités. Es-tu visage ou masque, s’agit-il de moi, du visage d’un ami, d’un ennemi, est-ce la figure de l’amour ou de la mort ? L’identification n’est pas, chez Romus, la question essentielle, seuls les réseaux secrets qui se tissent entre ces apparitions en une toile « d’obscure clarté » importent. Que l’on veuille bien suivre, pour s’en convaincre, le réseau se nouant autour de la figure, du nom et des initiales d’Hélène, incarnation légendaire de la beauté fatale.

La cadence lyrique de sa poésie est ample, coulante, puisant sa constance de l’alexandrin, long souffle qui se relance sans cesse, se propage sans rupture du premier au dernier poème et allie, sous un jour étonnant, la mélodie enchanteresse du bavardage intime si bienfaisant de tous les jours (avec soi-même, avec ses proches) à des méditations sur les moments électifs de la vie humaine. De cette tension, longuement cadencée, entre le caractère premier du bavardage qu’est la dispersion et celui de la substance qu’est la concentration, le charme du chant de Romus se nourrit.

L’originalité de la présente édition réside dans le fait que les poèmes retenus parmi l’ensemble des recueils publiés obéissent à une volonté de mettre en lumière la quête proprement dite. C’est donc une œuvre (re)visitée que le lecteur a sous les yeux et qui se laisse difficilement qualifier d’anthologie : le choix n’est pas qualitatif, au contraire, ici, il engage à nouveau. Romus se retourne sur lui-même pour évaluer le chemin parcouru à ce jour, mais aussi pour mieux dégager les vastes espaces encore à découvrir : « Ni l’ ici ni le maintenant ne me suffisent /ne suffiront à la béance de mon attente ». Revenir aux recueils premiers, c’est apprécier une poésie en devenir, avec ses hésitations et ses progrès, ses errements et ses trouvailles, ses rages et ses apaisements ; la vie quotidienne, ici, voile souvent l’autre rive, qui n’est pourtant éloignée que d’un pas posé sur l’onde. Lire, par contre, Stèles de cendres, c’est accéder de plain-pied à des espaces de perception où la relation spatio-temporelle de la réalité sensible est ébranlée par celle, symbolique, de l’inconscient. Le temps et l’espace réels sont appréhendés d’une manière infiniment délicate par le mouvement imprévisible et irrépressible du désir humain. Les poèmes se lisent comme une succession d’états de conscience particuliers, comme des événements intérieurs (soigneusement datés) que le poète perçoit et enregistre, sous la forme, par exemple, du langage parlé, de l’interrogation, de la notation, du dialogue ou encore de la confidence.

Soulignons enfin que Romus par son œuvre fait partie des auteurs qui rôdent, sans y pénétrer, autour des espace du sublime. Même si les nombreuses allusions aux oracles, à la bouche d’ombre, aux songes et au sacré qui parsèment ses recueils soulignent la forte présence de ces espaces où notre histoire prend sa source et se réinvente, le lecteur n’est toutefois pas transporté au cœur même du sublime : face au défi de l’indicible, Romus observe plus qu’il n’éprouve. Mais il ne s’agit là probablement que d’une étape de son cheminement, comme le laissent entendre les vers suivants, qui donnent la mesure de son ambitieuse quête :

« Je veux grandir
à la mesure des siècles et des astres
à la démesure de mes dieux ».

Claude Bommertz, 12 mai 1999.

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